Bassemberg / Ban de Laveline 14 avril 2018

Trente bornes par jour, c’était à la fois alléchant et effrayant. Qui peut affirmer que c’est facile à faire ? Ils ne sont pas très nombreux, ceux qui font ça de temps à autre. Sans repères, les candidats ne se sont pas bousculés. Tant mieux pour l’organisateur, cela lui a évité de refuser du monde. Les possibilités de couchage étant limitées, notre ami Yves a été content de ne pas atteindre la limite fatidique…

Ils furent donc dix. Ça commence comme un roman d’Agatha Christie. Et tout de suite, on se demande qui va tomber en premier. On va peut-être se laisser le temps de décrire les personnages avant de dire comment il vont disparaître…

Samedi 14 avril 2018. A 7h 25, arrivent au compte-goutte Yves, Hubert, Françoise, Marie, Marc. Le petit convoi s’élance sur les routes désertes du samedi matin et arrivent devant la piscine de Bassemberg où le clan Milani avait déjà pris possession des lieux. Et surprise ! Un petit nouveau.

En fait pas petit, mais surtout jeune, le Julien. Pas trente ans alors que la moyenne d’âge du groupe tourne autour de 56/57 balais.

Le clan Rinaldo se passe à l’anti-tique. Ça a pour effet d’écarter immédiatement les autres participants, tant ça pue. On se dit que si ça persiste, il va falloir communiquer par téléphone pendant deux jours… Françoise manque de vomir tellement ça schlingue. (Ben non, elle n’est pas morte, tant qu’il y a un sandwich dans son sac elle s’interdit de mourir…). Le DDT au Viet-Nam, ça devait ressembler à ça. Heureusement que les arbres n’ont pas encore sorti leurs feuilles par ici…

Au bout de 100 mètres, on a déjà fait fausse route. Ça promet. On franchit finalement la rivière et l’aventure commence. Au bout d’une demi heure, nous avons dépassé la dernière maison de Lalaye et pénétrons dans le royaume des conifères. Le rythme est soutenu, et le groupe s’effiloche peu à peu. Heureusement, chaque grimpette mène à un sommet, donc à une petite pause «regroupement». Les petites équipes finissent toujours par s’y agglutiner par un inéluctable effet ressort…

Alors ? On suit le GPS ou on suit la carte ? Ce coup-là, on a choisi la carte. Et l’on s’est tapé le premier mur de la journée juste après la flaque où 5000 princes charmants potentiels attendaient la bise de la princesse.

Dans notre groupe, il y en avait des princesses, mais elles ont un peu fait la fine bouche. Pas de bisou donc. N’en concluez pas pour autant que les princes charmants présents devaient faire l’affaire ! Loin s’en faut. Lorsque l’on dispose d’une offre aussi pléthorique, on finit toujours par être trop difficile…

Avouez que le panorama valait quelques efforts. La crotte de mouche sur le somment à l’horizon est notre très cher Haut Koenigsbourg. Le mamelon à sa gauche surplombe La Vancelle et son Frankenbourg, invisible sur le cliché.

Le rythme reste soutenu, car notre inexpérience ne nous donne la moindre certitude sur la vitesse à respecter.

Pour le plus frileux, les gants sont encore de rigueur bien que l’ « épluchure supérieure » soit tombée et glissée dans le sac à dos.

Nous sommes sur le territoire des géants, nés en même temps que nos arrières, arrières grands parents… Ils semblent immobiles, immuables dans l’attente des feuilles qui donneront une prise au vent et leur permettront de danser à la manière du balancier d’une vieille horloge comtoise. Ils ont produit l’oxygène de nos aïeux et de toutes les générations qui ont suivi jusqu’à nous. Ils connaissent notre histoire. Elle est enfermée dans leur cercles de croissance.

 

Il est question d’une autre horloge ici : celle qui appelle le café. Une âme bienveillante sort la thermos, et gâteaux et tablettes de chocolat fleurissent sur la table. Ce sera notre première vraie pause. La distance parcourue est plus que correcte, et comme nous sommes largement dans les clous, on prend vraiment le temps de savourer le repos.

 

Un sachet pour ramasser des morilles, cela ressemble à un sacrilège. En fait vous ne saurez pas ce qu’il y a dedans. C’est toujours bon de laisser un peu de mystère…

Et bien non, la curiosité n’est pas toujours un vilain défaut. Quand ce n’est pas écrit, il faut aller chercher l’information soi-même. Sauf qu’on ne sait toujours pas à quoi cela servait…

Nous enchaînons les kilomètres. Le soleil perce à travers le fin couvercle de nuages. L’horloge interne d’une Françoise nous avertit qu’il est l’heure. La hêtraie est tellement belle qu’il ne vient à l’idée de personne de contester ni le lieu, ni l’heure. L’heure du comté a sonné.

Sauf que le toit en contrebas ne stimule pas les papilles de l’autre Françoise, mais plutôt la mémoire. Si les sentiers empruntés font la part belle à la première guerre mondiale, ce toit-là réveille plutôt des souvenirs d’enfance. Un «Stallag» dans sa mémoire, ou les parents besogneux casaient leur progéniture pendant trois longues semaines… C’était la colonie de vacances du Grand Sterpois. Le mot vacances fait référence non pas aux jeunes qui y étaient envoyés, mais surtout aux parents qui pouvaient enfin respirer un peu en confiant leur rejetons récalcitrants à un encadrement autoritaire dans ce qu’il convient d’appeler le bout du monde… Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Tu peux toujours fuguer si ça te chante… Ici, si tu veux faire un mauvais coup, il n’y a guère que la tronçonneuse qui te permette de t’exprimer.

Comme vous pouvez le constater, il n’y a pas que chez les humains qu’on a ramené les sujets tordus sur ce lieu reculé. Les arbres aussi ont leur spécimen chahutés.

 

Pour autant, l’évocation de ces souvenirs de sales gosses ne nous coupera pas l’appétit. Il suffira simplement de se faire à l’idée qu’on posera nos fesses par terre pour avoir un peu de soleil.

 

Complètement tordus je vous dis.

Eh bien non. On ne s’était pas encore tout dit. Ça ne faisait que commencer. Rien de tel qu’un bon repas pour délier les langues. Quand bien même il se limite à quelques sandwiches et salades. Et comme il restait un peu de chocolat et quelques gâteaux… certains ont même été jusqu’à s’allonger dans l’herbe et laissé leur échine épouser les irrégularités de la pelouse locale.

Partage de trône ! Trop beau pour être vrai. D’ailleurs si on lit bien l’image, on voit que ce qu’il y a dans l’assiette du voisin excite la convoitise ! C’est sûr, il y en a un (ou une) qui va gicler … Games of Thrones e Elssassich !

Le farniente n’aura duré qu’un moment. Les pèlerins se sont remis en route et arpentent les crêtes au rythme des bâtons qui tantôt allègent la charge des cuisses en montée et tantôt soulagent les genoux en descente.

Le chemin des bornes. Où l’on suit les témoins des rivalités passées. Où l’on mesure la chance que l’on a de vivre sa vie hors des folies meurtrières. Où dépasser les bornes donne un formidable sentiment de liberté…

Il paraît qu’elles ont beaucoup bougé, il y a un siècle. La liste des gars qui ont laissé leur peau ici est affolante.

Cet érable en a l’écorce qui se dresse lorsqu’il prend conscience du merdier dans lequel il plonge ses racines.

 

En voilà deux immaculées. Hasard ? Coïncidence ? Deux sommets blancs émergent au milieu des feuilles. Le traitement à la chaux est-il là pour rappeler l’origine de ces jeunes hommes tous issus des départements alpins ? Ce n’est vraiment pas un endroit pour venir mourir. Des vies qui partent pour déplacer quelques cailloux. Quelle absurdité. Si les mères de ces garçons ne sont pas devenues folles, c’est un vrai miracle.

Au bout d’un siècle, la nature a repris ses droits. Que c’est beau sans l’intervention des hommes !

Le chaos est digéré.

Bon, j’ai un peu exagéré,

Une forêt entretenue par l’homme, avec quelques ancêtres semenciers, ça n’a pas son pareil pour faire pénétrer la lumière. Ça vous dégage une impression de force tranquille qui vous rend immédiatement zen. Assurément un endroit où l’on a envie de recharger les batteries.

 

C’est la descente vers le col de Sainte Marie aux mines.

Et voilà le printemps !

Ça se regroupe en tête de peloton ! Y aurait-il une distribution de chocolat ?

Ceux-là savent bien qu’il y en aura bien assez pour tout le monde, ce qui  rend la course inutile. L’essentiel est ailleurs. Et ailleurs, c’est celui qui se trouve à côté de soi et que l’on découvre peu à peu, au fil des discussions, au gré des échanges. Sur 10 heures de marche, c’est sûr que l’on a le temps d’échanger.

De se rappeler, refaire les courses passées, et évoquer celles à venir.

Et il y  a le chocolat ! Et quand le chocolat est mangé il reste encore des fruits secs. Ça vaut bien une pause non ?

Il y a les inévitables vannes, il y a aussi des petits bouts de vie personnelle. Il y a les critères de différenciation des résineux, et l’explication de la haine ancestrale des Alsaciens vis à vis des Lorrains dont le leader de l’époque n’a laissé que 10% de la population après son massacre…

Au gré des sentiers, les couples de papotage se font et se défont. Le tapis de mousse et d’aiguilles rend le déplacement silencieux et propice à la confidence…

Silence paparazzi ! Ce n’est pas le spécimen le plus dangereux celui-là ; avec son téléobjectif ridicule, il est obligé d’avoir le nez dedans, on ne risque pas de le rater…

Ça ressemble à un col. La tranchée dans les conifères est nette. Lorsque le vent se déplace par ici, ce n’est pas pour rien. Les spécimen fauchés par son courroux dépassent les soixante centimètres de diamètre. On se dit qu’on a bien fait de ne pas être présent lors de la scène de ménage…

 

En fait, il y  a un siècle, TOUS les arbres étaient comme ces deux là. Les photographies que nous avons regardées sur les lieux de mémoire offrent un panorama sidérant de moignons étalés à perte de vue : PLUS UN SEUL arbre debout. Des montagnes entières rasées par les obus…

Non non, ce n’est pas une réunion de crise. il restait simplement quelques fruits secs dans le sachet de Julien et d’Hubert.

Lieu dit «arbre de la liberté». Il n’y a pas de clé, c’est couvert et le couchage est à l’étage. Pour les itinérants avec sac de couchage c’est top.

 

Là, on pénètre en terre inconnue ! On est dans le 88. Des Hobbits qui entrent dans le Mordor… On en profite pour s’échanger les dernières phrases en Alsacien avant de croiser le premier Français de l’intérieur. Bon avec notre accent, on ne va pas faire illusion très longtemps mais on va faire tous les efforts nécessaires pour avoir l’air de Français…

Ban de Laveline. Clap de fin. Trop drôle ! C’est le mec qui nous reçoit qui baragouine en Alsacien. On n’a plus besoin de faire semblant. Alors on fait péter les bières pour la soif.

 

Voilà qui est fait! Ça vous remet un alsaco en place, ce traitement.

 

C’est la salle d’attente. La salle de bain ne pouvait contenir 10 personnes, alors on y a été l’un après l’autre.

Et on a été sérieux au point de faire nos étirements !

 

Puis ce fut le fractionné court : vin macéré pour la main droite, bretzel pour la main gauche avec quelques secondes de récupération s’il vous plait !

 

Nüddle met schwinnes. Et le silence fut.

Inutile de vous préciser qu’après une journée aussi bien remplie, nous n’avons pas été longs à trouver la position horizontale. Bis Morn.

(Les deux intrus sur la photo sont nos hôtes. Pour avoir les références de leur gîte, il faudra lire l’article suivant.)

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